Bison 6

texte publié dans Sur la page, abandonnés

recueil de récits d'artistes, les éditions extensibles

2016

 

 

Une table et deux chaises seulement. C'était la pièce qu'on avait attribuée à Foster et qu'il essayait d'occuper du mieux qu'il pouvait. Il n'y arrivait pas très bien. Il était devenu flic dans l'espoir d'être un héros, mais comme chacun sait, en général ces choses-là n'arrivent pas. Là où il avait eu de la chance, c'est qu'il avait mis beaucoup moins de temps que les autres à se faire à l'idée. On ne peut pas dire avec certitude que son accident de travail, survenu dix jours après son affectation, a été décisif, mais il est clair que l'évènement a joué.

Il arrivait ce jour-là au commissariat avec quelques minutes d'avance, comme à son habitude. Il s'était arrêté un peu pour discuter avec Coleman qui fumait une cigarette, comme à son habitude. Coleman passait plus de temps à fumer dehors qu'à travailler dedans, et d'ailleurs comme les rues étaient dangereuses ces temps-ci, le commissaire lui avait prêté un gilet pare-balles. Foster le lui enviait un peu, mais ne voyait pas comment en obtenir un lui aussi ; il ne fumait pas et n'avait aucune raison de se trouver dehors pendant les horaires de travail.

Un homme s'était approché et lui avait demandé un briquet – non désolé je ne fume pas – et c'était Coleman qui lui avait répondu. « Tiens mon vieux » avait-il dit en craquant une allumette, qu'il avait tendue au mec avec un air viril et solennel. À chaque fois, il faisait ça comme s'il était le détenteur du feu et daignait en offrir les services. Le mec était reparti sans dire au revoir, s'était retourné aussitôt et avait lancé dans leur direction une sorte de bâton rouge d'une vingtaine de centimètres. Coleman était dos à la scène et continuait à parler, alors que Foster était face à la scène et réalisait le danger. Il sauta sur son collègue pour lui éviter le projectile, qui explosa en l'air et lui arracha l'index gauche.

Tout le commissariat avait été très concerné par l'évènement. Tous les collègues étaient venus à l'hôpital rendre visite à Foster, le commissaire lui avait offert des chocolats et Coleman des fleurs. Ça avait fait marrer les autres ; mais Foster trouvait ça touchant. Coleman était une sorte de poète qui ne s'en rend pas compte. Il y avait chez lui quelque chose de primitif, profondément relié à la terre et aux astres, et qui s'incarnait curieusement dans une dégaine de cowboy et des récits de baise. Il ne l'aurait jamais dit avec des mots, mais il avait bien conscience d'être passé tout près de la mort, et en se tapant très fort le pectoral gauche avec le poing deux fois de suite, il avait signifié à Foster qu'un lien tacite désormais les reliait et jamais ne se déferait.

Voilà donc, Foster était une sorte de héros. Certains collègues semblaient jaloux que le destin lui ait offert à lui, le nouveau, cette occasion rêvée de mettre en pratique son courage et sa dévotion. Si on le plaignait à haute voix, on l'enviait tout autant tout bas. On se demandait, quand même, ce qu'on aurait fait à sa place, aurait-on eu le même courage? Se serait-on sacrifié? Évidemment que oui, surtout nous, c'est notre métier. Et puis, ces réactions-là relèvent plus de l'instinct que du courage. Cette phrase, d'abord prononcée par Foster dans le cadre de l'humilité timide qui est de mise en de telles circonstances, était devenue au fil des conversations une sorte de maxime, une assertion qu'on se renvoyait en écho pour se rassurer, parce qu'au fond on était pas si sûr que ça, qu'on l'aurait fait. Et l'héroïsme de Foster était ainsi rapidement devenu un simple réflexe médullaire. Ce qui était, du reste, tout à fait vrai ; mais Foster était le seul à en être sûr, et c'était bien le dernier avantage qui lui restait.

Il avait l'air ridicule. Pas d'entaille sexy à l'arcade, comme dans les films d'action. Juste un doigt en charpie, enroulé dans un bandage de la taille d'un nouveau né. Un petit jésus immobile sur son torse, les fleurs et le chocolat en guise de bœuf et d'âne. Sur le rapport, on avait mis dans la case « arme du crime » : Bison 6. Non décidément, il n'y avait aucune fierté à être ce type de héros. Il fallait le vivre pour s'en rendre compte.

 

Il avait le temps d'y penser, dans son bureau avec deux chaises et une table. Comme il était gaucher, il ne pouvait plus écrire ; la table ne servait pas. Restaient les deux chaises. Il n'aimait pas l'idée de devoir choisir, alors la plupart du temps il en utilisait une pour ses fesses et une pour ses pieds, et il alternait. Il arrivait à la conclusion que pour être un héros il faut choisir de faire une chose inutile, une chose qui ne vaut pas, mais alors vraiment pas, le risque qu'on court. Une chose qui, une fois faite, fera hésiter les gens entre trouver Foster vraiment héroïque ou trouver Foster vraiment stupide. C'était ça, être un vrai héros. Il cherchait toute la journée dans son bureau l'action parfaite, la meilleure combinaison possible d'inutilité et de risque, en se doutant bien qu'une fois trouvée il ne l'accomplirait jamais.

© Laurie van Melle, 2016

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