Mythes équidistants

5 sérigraphies sur papier encadrées

dimensions variables

2017

vues de l'installation lors de l'exposition HM SWT HM, 2017

© Doriane Molay

 

Les chiens ont le savoir absolu de ce qu’est l’amour. Ils essaient de nous dire, mais ça ne passe pas au niveau de la traduction. On n’a jamais compris. Ceux qui ont étudié les écrits parlent d’une joie sans limites procurée par la seule existence de l’humain aimé. Un amour infini on ne voit pas bien jusqu’où cela peut aller. Ça nous fait aussi un peu peur. Par exemple les étoiles, on préférait penser qu’elles étaient plus ou moins grandes sur un même plan, plutôt que plus ou moins loin dans l’infini. On a été un peu chamboulés quand on nous a dit le contraire, on ne saisit toujours pas exactement. Il paraît que l’univers est en constante expansion. On pensait, nous, qu’il ralentissait depuis l’explosion, comme la balle qu’on lance au chien, on la lance fort et elle ralentit jusqu’à la gueule du chien qui l’attrape et la ramène. Les choses nous paraissaient somme toutes assez bien faites. Mais on nous dit que l’univers est en constante expansion. Depuis ce jour les balles que nous lançons aux chiens continuent d’accélérer, les chiens n’arrivent plus à les attraper, on ne les récupère jamais. L’accélération de l’univers est une dérivée de la vitesse de l’univers, qui est elle-même une dérivée du temps. Nous avons peur de nous être trompés sur le temps, ça arrive oui qu’on se trompe, et peut-être qu’alors on a rien compris à rien. Le chien nous lance la balle en retour, il essaie de nous dire quelque chose.

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Quelqu’un alluma la flamme éternelle. Instantanément, on oublia qui l’avait allumée et au bout de quelques temps on eut l’impression qu’elle avait toujours brillé. Seul celui qui l’avait allumée se rappelait. Il cachait bien son jeu, il vivait parmi nous. Quand la flamme vacillait, il attendait la nuit et y ajoutait du combustible afin que l’on n’e s’aperçoive de rien. Un jour il s’endormit au coin du feu et le laissa s’éteindre. Le trouvant allongé là, on le prit pour témoin et on lui demanda comment et quoi. Il dit qu’il n’avait rien vu, qu’il avait vu la flamme et qu’ensuite il ne l’avait plus vue. C’était quelqu’un de très mystérieux. Je crois que si on l’avait interrogé avec un peu plus de verve, on aurait fini par briser son serment et certainement aurait-il avoué qu’il avait allumé et laissé s’éteindre la flamme. Mais personne n’avait pensé à poser de questions, et la nuit suivante il avait rallumé la flamme éternelle, tout était redevenu pareil, et il avait exercé jusqu’à sa mort en toute tranquillité.

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On tenta de nous faire tenir tous sur une presqu’île, qu’on avait créée pour l’occasion. C’était un peu exigu pour le grand nombre que nous étions, mais on s’y était faits assez vite. Le problème vint de la mer ; elle nous trouvait bruyants, et nos fêtes et nos cris s’éparpillaient dans le vent, et perturbaient son calme. En guise d’avertissement, l’eau monta à l’endroit où se trouvait la route jusqu’à la terre, nous bloquant sur l’île. À part les quelques claustrophobes parmi nous, qui de panique se jetèrent à l’eau et se noyèrent, personne n’en fut perturbé, puisque de toute façon nous n’avions pas le droit de retourner à terre et d’ailleurs personne n’avait jamais essayé de le faire. La mer s’énerva, on la voyait au loin onduler et se soulever, un roulement régulier, sans écume. On continuait à chanter. Avec la houle, la route vers la terre se découvrait à intervalles réguliers ; on n’essaya toujours pas de l’emprunter. Nous attendions, assis en cercles concentriques, par ordre hiérarchique (les femmes et les enfants d’abord, sur la plage) tournés vers la mer qui ressemblait de plus en plus à une chaîne de montagnes bleue. Nous avions largement surestimé nos possibilités de survie ; quand la vague déferla nous fûmes tous en même temps emportés

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Une fois sur place, j’entendis de nombreuses fois évoquer un personnage mythologique qui était mort il y a peu. L’histoire m’intrigua. Il y avait encore des vieux au village qui l’avaient connu pour de vrai, et je m’empressai de les interroger, mais personne ne semblait se souvenir un peu précisément de son allure ou de son caractère. Même son nom se transformait dans chaque bouche ; plus on le prononçait, plus il devenait flou. Je réussis tout de même à apprendre qu’il était de couleur chaude, et que pour un personnage mythologique, il était assez grand. Que c’était quelqu’un de calme, qui dans l’ensemble ne faisait pas d’histoires au village. Je demandai dans quelles circonstances il était mort. On me répondit simplement qu’il s’était volatilisé, qu’un jour on ne l’avait plus trouvé à l’endroit où d’habitude on le trouvait, que c’était toujours comme ça que mourraient les personnages mythologiques par ici.

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Le grand cheval noir lui rappelait son enfance. Il y avait un grand cheval noir aussi, à la ferme, mais plus impressionnant, et aussi il avait de toutes petites tâches blanches partout, comme si on l’avait aspergé avec une bombe de peinture. Ça faisait une version nocturne de cheval. Il demanda s’il pouvait monter et le gardien appuya une grande échelle sur le flanc de la bête pour qu’il se hisse sans trop d’efforts. Une fois en haut, il fut un peu déçu. Ça ne faisait pas comme quand il était petit, à la ferme, quand monter sur le grand cheval-cosmos multipliait sa hauteur par dix. Le grand cheval actuel n’y était pour rien bien sûr, mais il sentait sa déception et sans doute se sentait-il un peu coupable quand même. Il renâclait doucement en hochant sa grande tête, pour le bercer d’avant en arrière en espérant que ça puisse le consoler.

© Laurie van Melle, 2016

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