[...] Si l’on veut alors faire davantage de découvertes et aller vers des propositions novatrices, on se tournera vers de plus modestes enseignes, comme la galerie Laure Roynette, qui présente le travail de Laurie van Melle. Cette jeune artiste d’origine lilloise, qui vient juste de sortir des Beaux-Arts de Paris, a une pratique qui mêle l’abstraction et la figuration, qui part d’objets du quotidien pour leur donner une dimension formelle. Sa première exposition s’intitule HM SWT HM (Home Sweet Home) et a pour point de départ le tissu d’ameublement, et plus particulièrement les draps, dont elle reproduit les motifs (des croix, des bandes, des rayures) sur des toiles aux formes irrégulières et sans

chercher à masquer l’aspect artisanal du travail. Du coup, c’est tout un pan de la peinture abstraite française qui est évoqué (et détourné) et bien sûr les références à Buren, Morellet, voire Claude Rutault (une définition-méthode pour construire soi-même une cheminée dans le matériau de son choix) abondent. Il y a là beaucoup d’humour et de fraîcheur, mais aussi une relecture assez fine et, d’une certaine manière féministe, de l’histoire de l’art géométrique de ces dernières années. [...]

Dans le marais, mastodontes et challengers (extrait), Patrick Scemama,

La République de l'Art

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“Lorsque, dans une chambre donnée, on change la place du lit, peut-on dire que l’on change de chambre, ou bien quoi ?”

Georges PEREC, Espèces d’espaces

 

Les motifs ont quelque chose de familier pour ne pas dire de domestique. Au travers de sa série Sheets Laurie van Melle ne cache pas reprendre le vocabulaire du tissu d’ameublement. Croix, rayures, petits carreaux. A bien y regarder, on peut voir dans les formes des toiles les contours d’un lit. Un parallélépipède. Les formes simples dessinent une géométrie de l’intime aux lignes variables. Les différents formats et inclinaisons des toiles renvoient à la possibilité même d’une subjectivité, d’un rapport de soi au monde. Comme on fait son lit on se couche : la taille d’un lit est peut-être standard mais pas la place qu’on y occupe, ni le recul que l’on peut avoir sur lui. Le lit se voit-il à la dérobée dans un coin ou de façon spectaculaire au centre de la pièce ? Le lit, lieu du repos et du repli, où qu’il soit situé reste au centre de la chambre et nous révèle. Les typologies d’espaces proposées par Perec dans Espèces d’espaces finissent toujours par définir un corps. Un choix infime, celui des draps, évoque une préférence parmi une possibilité sérielle, la possibilité d’un goût individuel dans une production de masse. Le caractère graphique de l’oeuvre pose la question même du décor.

 

C’est bien l’expression “Home sweet home” que l’on retrouve dans le titre HM SWT HM débarrassé de ses voyelles peut-être pour gagner en efficacité. C’est l’idée de l’âtre de la cheminée mais sans les flammes, de la chaleur du foyer mais dans des termes qui évoquent un numéro de série. Dans A single man publié en 1964, Christopher Isherwood observait les effets psychologiques et moraux d’une culture de l’objet jetable, produits en quantité et sans bavures selon des plans millimétrés. Il soulignait la mélancolie et l’inadaptation d’un homme au singulier dans des structures d’habitation stéréotypées, le désespoir d’une société où l’on jettera une chaise plutôt que de tenter de la réparer. Entre les lignes peintes à la main, Laurie van Melle cherche à retrouver quelque chose d’humain; il y a des imperfections dans la répétition de motifs qu’une machine pourrait reproduire sans tâche, il y a une place pour l’erreur. Dans les formes du foyer qu’elle reproduit et déplace dans un lieu d’exposition elle développe une sorte de kit de survie en milieu intérieur de par l'ambiguïté même de la peinture.

 

En couplant des peintures abstraites à des objets domestiques dans ses furnitures sculptures John Armleder s’était intéressé à la manière dont l’art pouvait entrer dans la vie, devenir domestique dans un enjeu décoratif. Laurie van Melle intervient sur des objets qu’elle place dans un contexte d’exposition, une couette repeinte et prise dans une boite de plexiglass, un rideau imprimé au motif d’une toile vierge.  Le déplacement entretient le trouble quant aux espaces dans lesquels nous évoluons. Le décoratif pourrait être un camouflage. L’artiste déploie une histoire de la peinture où la réflexion sur l’objet des Supports Surface croise les recherches de couleurs et de formes autour de l’abstraction. Elle cherche rigoureusement dans l’espace artistique  les contours d’un habitable. Le vivant est dans l’exposition suggéré non sans humour par un écran avec Teckel 4:3. La vue fixe d’un chien, rendu crépitante par la technologie pousse l’artifice jusqu’au bout. Tout compte réglé avec la modernité, la place de nos espaces intérieurs dans l’art défie nos capacités de projections. Quand pouvons nous vraiment dire être chez nous ?

HM SWT HM, Henri Guette

publié par Point Contemporain

 

 

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Dans les œuvres de Laurie van Melle, l’hybridation est poussée à son paroxysme et les frontières entre art et objets domestiques sont ténues. Par sa série de tableaux Sheets et ses installations-sculptures composées de matériaux mixtes (bois, papiers-peints, rideaux avec impression de motifs), l’artiste travaille ainsi sur l’ambiguïté de l’abstraction en la faisant cohabiter avec le champ sémantique du décoratif, théoriquement incompatibles. « L’exposition Still life est l’aboutissement d’un travail scénographique, née de l’envie de provoquer un sentiment de domesticité à partir d’un vocabulaire abstrait. Je joue avec ces formes que l’on voit au quotidien et dont on a une reconnaissance instinctive, pas toujours très claire. Cet objet par exemple, est-ce une table, un tableau ? Je cherche à ce que l’on ne comprenne pas » précise-t-elle, amusée.  En posant ses motifs sur une surface picturale, elle annule ainsi la perspective mais la recrée en donnant au tableau lui-même une forme d’objet en perspective. Quand ses panneaux en bois font échos à des rideaux, ses aplats géométriques sont à la croisée du tissu d’ameublement et de ses coups de pinceau. Intriguée par l’histoire de l’abstraction et les artistes qui ont composés ce courant - John Armleder, Bertrand Lavier, Daan van Golden ou plus récemment Quentin Lefranc, Laurie van Melle réutilise des formes disponibles et les réajuste à sa façon, à la main, en brisant les délimitations de la pièce elle-même à l’instar de son bureau en kit qu’elle a encadré de bois peint en blanc et qu’elle a suspendu au mur. « Ce n’est pas un ready made, c’était plus une manière de changer notre regard sur cet objet » précise-t-elle. Parce que finalement l’abstraction nous rappelle toujours quelque chose, elle désacralise ainsi l’art et l’ouvre vers d’autres perspectives sans jamais se détacher de la matérialité.

Pauline Weber, pour le catalogue des diplômés des Beaux-Arts de Paris 2018

Laurie van Melle

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